M comme… Mauricette, son missel et son éventail

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J’ai déjà parlé ici de la naissance de ma grand-tante Mauricette et de l’environnement familial qui, un demi-siècle plus tard, fit d’elle ma marraine. Le 23 novembre 1958, elle me tenait dans ses bras à la sortie de l’église Saint-Jacques de Reims, toute fiérote de cette filleule que lui avait donnée son neveu adoré.

Nous avons toujours été très proches de nos deux marraines qui ont quasiment tenu dans notre vie le rôle de grands-mères, se substituant ainsi à leur frère disparu prématurément. Il fut favorisé par la différence d’âge bien sûr. À cela s’ajoute le fait que nous n’avons jamais été très complices de notre grand-mère paternelle et que nous avons perdu très tôt notre grand-mère maternelle.

La place était donc à prendre ; Mauricette et Huguette l’occupèrent avec tendresse, toujours heureuses de nous avoir chez elles à Paris ou de venir nous voir à Reims. Nos tatas marraines ne rataient jamais une occasion de nous chouchouter, comme elles le firent plus tard pendant mes trois années d’études dans la capitale.

Au jardin du Luxembourg, à l’automne 1961

J’ai donc un amour particulier pour les objets qui me restent de Mauricette, disparue il y a presque vingt ans, comme cette croix de nacre qu’elle portait à sa communion solennelle.

La communion

Ma marraine était croyante mais sans bigoterie excessive. Par exemple je sais qu’elle fréquentait assidûment la messe mais elle ne réclamait jamais d’y assister lorsqu’elle était chez nous qui n’avions pas ce genre de coutume.

Mauricette

D’ailleurs elle n’évoquait pas spécialement la religion sauf en de rares occasions plutôt anecdotiques. Après ma réussite au bac, elle m’avoua malicieusement avoir pris la précaution (ça ne pouvait pas nuire !) de monter jusqu’au boulevard Clichy pour y allumer un cierge à Sainte-Rita… la sainte des causes désespérées ;-))

Dans le même registre, je conserve aussi d’elle un missel frappé à ses initiales dont je ne sais à quelle occasion elle l’a reçu. Il contient de très jolies gravures rehaussées d’or, protégées par un papier cellophane, mais aucune indication sur sa date d’édition. En tout cas, ce n’est pas le missel blanc, probablement habillé de celluloïd, qu’elle avait en main sur ses photos de communiante.

Quand elle commença à se déplacer moins facilement, car avec l’âge elle était de plus en plus tracassée par un pied tordu qui lui était resté de sa venue au monde, je n’oubliais jamais d’allumer à mon tour un lumignon dans les églises où m’emmenaient mes pérégrinations. J’en profitais pour lui envoyer une carte postale et l’informer qu’elle avait une petite bougie en son nom à l’église de Bethléem, sous les ex-voto de Notre-Dame-de-la-Garde ou bien dans la chapelle d’un monastère moscovite oublié.

En bonne mécréante, j’avais évidemment du mal à faire le tri entre les différentes croyances chrétiennes mais elle ne s’en offusquait pas et se déclarait toujours ravie de mes petites attentions.

L’apprentie

Si Mauricette fait encore sa communion à Creil, la famille Lenoir devait bientôt quitter l’Oise pour s’installer à Paris où Maurice occupait déjà son emploi au Crédit du Nord, contraint à faire chaque jour le voyage. Le 31 juillet 1919, c’est dans la capitale qu’elle obtient son certificat d’études primaires alors qu’elle allait fêter ses treize ans le mois suivant.

Elle poursuit sa scolarité au cours complémentaire mais deux ans après, quand la directrice de son école annonce qu’une modiste cherche une apprentie, elle ne laisse pas passer cette aubaine. Elle y voit l’occasion d’apprendre un métier et surtout, de commencer à gagner sa vie pour apporter sa contribution aux revenus de la famille.

L’atelier se trouve rue d’Alger, à deux pas des Tuileries. J’imagine que lorsque le beau temps était de la partie, Mauricette faisait comme ces midinettes d’avant-guerre et cassait la croûte en plein air, dans le jardin tout proche.

Midinettes déjeunant aux Tuileries – Photo Albert Harlingue

Elle a eu la chance d’apprendre le métier chez Marie Delporte, que j’ai toujours entendu décrire comme une gentille patronne ; celle qui, lorsqu’elle arriva au moment de prendre sa retraite, offrit une bague garnie de tout petits diamants à chacune de ses employées.

Mais l’objet qui me reste de cette époque est un éventail de plumes bleues que Mauricette rapporta aussi de l’atelier Delporte. Depuis, elle l’a toujours conservé dans une jolie boîte marquetée qui semble fait exprès pour lui. Eut-elle l’occasion de minauder derrière cet éventail ? J’ai quelques doutes à ce sujet car il ne me semble pas que les deux sœurs était tellement portées à la frivolité, mais j’espère que je me trompe !

Quand Marie Delporte cessa son activité, Mauricette continua à fabriquer des chapeaux, comme elle devait le faire toute sa vie, mais elle se mit à son compte et travailla à la maison. Lors de l’évacuation à Sablé-sur-Sarthe en 1939, avec sa mère et sa sœur, elle alla sur place se présenter à Simone Pergon, la modiste locale.

La modiste

Ce fut pour elle le début d’une nouvelle amitié professionnelle. Car elle resta toujours en relation avec Simone, qui était originaire de Sablé mais avait également un atelier à Paris où elle tenait sa clientèle parmi la haute société. Et grâce à elle, Mauricette ne manqua jamais d’ouvrage quand elle fut de retour à la maison. « Toutes des de quelque chose, et ça défilait chez nous pour se faire transformer ses vieux habits en chapeaux, à cause des restrictions. »

Ça m’amuse d’imaginer ces va-et-vient huppés, moi qui ai connu le fort modeste appartement de la rue Francis où chaque pas faisait trembler le plancher et où il fallait descendre aux toilettes communes au demi-étage.

En 1975, au moment du déménagement vers un logement plus moderne, toutes les belles têtes à chapeau en bois et les fournitures fines partirent à la benne. Mauricette, désormais à la retraite, ne garda que le minimum pour tourner les quelques chapeaux qu’elle fabriquait encore à ses proches.

J’étais adolescente et tellement loin de m’intéresser à tout ça à l’époque ! Et aujourd’hui je pleure ces vieilleries disparues. Du métier de modiste de ma tata-marraine, il me reste bien peu de choses  : cette forme en tulle rigide sur laquelle elle tournait ses éternels turbans car elle sortait rarement en cheveux ; et cette tête en métal qui lui servit encore pour mouler une grande capeline en feutre chocolat pour ma mère, à l’occasion d’un mariage.

Bien loin des merveilleuses têtes en bois que j’aurais adoré aligner sur mon haut d’armoire… mais j’y tiens tout de même comme à la prunelle de mes yeux !

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