J comme Jean Baptiste

Jean Baptiste Lombard est au tout début de mon aventure louisianaise ; et pourtant, il s’en est fallu de peu que cet ancêtre-là ne s’évanouisse dans les limbes, gommant derrière lui toute une branche, un grand voyage et tant de vies…

Il vient au monde en Haute-Saône, au cœur de l’hiver 1785, sous les auspices bien peu favorables qui sont pourtant ceux de beaucoup d’enfants : un géniteur disparu dans la nature et une mère restant seule pour assumer son fils.

Et cette naissance, il manque de ne pas en réchapper. La sage-femme trouve le nourrisson si mal en point qu’elle le baptise sans attendre, à peine a-t-il pointé le bout de son nez. Il survit pourtant et au milieu de tant de vents contraires, décide de s’accrocher. Le tout petit enfant qu’il est traverse les cahots de la Révolution, l’adolescent qu’il devient fait face à la mort de sa mère alors qu’il vient d’avoir quinze ans ; c’est l’âge d’être adulte, déjà, dans un monde qui n’a pas la clémence du nôtre.

Baptême de Jean Baptiste le 13 janvier 1785 – Archives départementales de Haute-Saône EC_3E414_3

Heureusement, des solidarités familiales se sont tissées dès le début autour de l’enfant sans père. Geneviève, sa tante et marraine, ainsi que son oncle Nicolas seront toujours à ses côtés quand viendra pour lui le moment de se marier.

Jean Baptiste quitte Plancher-les-Mines, son village natal, pour venir embaucher une cinquantaine de kilomètres plus au sud, dans le Pays de Montbéliard. L’industrie de l’horlogerie y est alors en plein essor, dans le sillage de l’entreprise Japy dont le site principal est implanté à Beaucourt. Il sera donc horloger.

De Plancher-les-Mines à Seloncourt par les chemins vicinaux – Source du fond de carte : Gallica

Il a vingt-deux ans lorsqu’il rencontre Charlotte Perret à Seloncourt. Elle est sa cadette de trois ans et est issue d’une famille qui donne elle aussi dans la mécanique de précision, puisque c’est la grande affaire de la région. On doit les marier bien vite : trois mois après la noce, le 31 mai 1807, Charlotte accouche de leur premier enfant, ma future ancêtre Catherine.

Cinq autres bébés viendront au monde les années suivantes, mais seuls les deux Georges Frédéric resteront en vie. Son dernier accouchement est fatal à Charlotte qui meurt à l’été 1818 ; son nourrisson ne lui survit pas et la suit dans la tombe à peine deux mois plus tard.

Acte de naissance d’Émélie, le 1er avril 1825 – Archives départementales du Territoire de Belfort 1 E 9 NDM 2

Jean Baptiste pratique toujours son métier d’horloger. Au début de l’année 1820, il se remarie avec Catherine Sircoulomb, une célibataire de trente-six ans. Elle lui donne un premier fils qui n’atteint pas son deuxième anniversaire. Puis vient Émélie, qui aura vingt-quatre ans au moment de prendre le chemin de l’Amérique.

En 1849, Jean Baptiste est devenu contremaitre et travaille à Seloncourt, sur le site de Berne où la société Japy a reconverti une manufacture dans le finissage des mouvements de montres Lépine.

La famille prépare déjà activement son départ pour la Louisiane, à vrai dire elle est quasiment sur le point de se mettre en route lorsque tous ses plans sont bouleversés par la mort de Catherine, qui perd la vie le 7 juillet. Elle a soixante-six ans, moins de deux mois plus tard elle devait embarquer au Havre avec les siens. On peut penser qu’il n’a pas été facile pour Jean Baptiste, aux premiers jours de son veuvage, de persister sans elle dans ce projet conçu en couple, ni pour Émélie de devoir faire le voyage sans sa mère.

Je repense à cet ancêtre, né dans un monde essentiellement agricole, alors que Louis XVI était encore roi de France, et qui a connu les profondes mutations du XIXe siècle. Pour lui qui était ouvrier de fabrique, l’évolution des modes de production, l’industrialisation et la mécanisation de son métier ont dû représenter des bouleversements plus importants encore que la Révolution de son enfance.

J’admire le tempérament d’un homme ordinaire qui, pendant six décennies, a dû s’adapter au monde évoluant si vite autour de lui et affronter tant de chagrins répétés. Malgré tout, alors qu’il est entré dans la dernière partie de sa vie, il a encore le ressort de s’embarquer pour l’autre bout de la terre, en espérant y découvrir un nouvel univers.

A l’automne 1849, après deux mois d’un voyage éprouvant à travers la France , puis sur l’Océan, Jean Baptiste pose le pied sur un quai de la Nouvelle-Orléans. Il aura devant lui trois ans pour s’approprier cette ville, si différente de tout ce qu’il a connu jusqu’à présent dans sa Franche-Comté natale.

Acte de décès de Jean Baptiste – Source : FamilySearch

Retenez qu’en ce jour, le trente septembre de l’an de grâce mil huit cent cinquante-deux et le soixante-dix-septième de l’indépendance des États-Unis d’Amérique, devant moi, FM Crozat, dûment mandaté et assermenté pour enregistrer les naissances et les décès dans la paroisse et la ville d’Orléans, a comparu en personne,

Mr Frederic Lombard habitant rue d’Orléans entre les rues Villeré et Robertson, second district de cette ville qui, par les présentes, déclare que son père Jean Baptiste Lombard, âgé de soixante-dix ans, natif de Plancher-les-Mines (Haute Saône) France, est décédé ce matin à trois heures (le 30 septembre 1852) au susdit domicile du déposant. Le défunt était veuf.

Ainsi fait à la Nouvelle-Orléans, en présence du susdit M. Frédéric Lombard, ainsi que de MM. Eugene Lacoste et Joseph Gros, tous deux de cette ville, témoins par moi requis, qui ont signé le présent acte, avec moi, après lecture dûment faite, les jour, mois et an que dessus.

Nous verrons dans quelques jours qu’il a probablement travaillé et été autonome pendant sa courte période louisianaise. Mais ce 30 septembre 1852, c’est chez son fils Frédéric, au faubourg Tremé, qu’il quitte une vie débutée dans les collines de Franche-Comté. Né au pays de l’horlogerie, Jean Baptiste Lombard meurt soixante-sept ans après sur les rives du Mississippi, dans un quartier fortement associé à la communauté afro-créole francophone et qui va bientôt devenir le berceau du jazz.

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