I comme Incendie et autres calamités

Les Lombard sont encore au tout début de leur aventure louisianaise. Ils ont la tête farcie des récits de George. Il leur a écrit qu’il y a une nouvelle vie à se construire ici, des opportunités à saisir, un avenir à façonner à leurs jeunes. Il a su leur faire valoir qu’en Amérique, tout n’est pas figé comme dans la vieille France où l’on est déjà bien heureux de pouvoir seulement subsister et où les enfants n’ont guère à espérer mieux que leurs parents.

Leur a-t-il dit, aussi, que la vie n’y était pas plus douce ? Depuis toujours ils sont exposés aux aléas de l’existence qui peuvent en un instant balayer le fragile équilibre d’une famille. Mais ici, on vit plus fort et c’est comme si tout se présentait à la puissance dix, les opportunités comme les malédictions.

L’eau

With us, when you speak of ‘the river’, though there be many, you mean always the same one, the great river, the shifting, unappeasable god of the country, feared and loved the Mississippi. (*)

W.A. Percy, Lanterns on the Levee

Parmi les grands fléaux qui ont fragilisé l’existence de nos ancêtres en Louisiane, l’inondation est devenue, au XXIe siècle, une menace majeure pour toute la région. Cité singulière posée sur la plaine marécageuse du delta du Mississippi, particulièrement exposée aux intempéries violentes si régulières dans le golfe du Mexique, La Nouvelle-Orléans est enchâssée entre le fleuve au sud et le lac Ponchartrain au nord, cernée par les bayous et les étendues d’eau de toutes natures.

Vue satellite de La Nouvelle-Orléans et du lac Ponchartrain le 26 avril 2000 – Source : NASA

Sa vulnérabilité découle de cette localisation ; dès sa fondation, La Nouvelle-Orléans n’a cessé de s’entourer d’une ceinture de levées et de murs, comme autant de remparts toujours déjoués par les eaux qui l’environnent. Ce dispositif de digues a souvent porté en lui les germes de son malheur, en privant le marais louisianais des sédiments indispensables à sa survie et en creusant la cuvette qui emprisonne la ville.

L’ampleur des catastrophes qui la frappent régulièrement témoigne du défi qu’il y avait à vouloir imposer la présence humaine dans un milieu naturel si sensible aux agressions, si peu fait pour être urbanisé.

La levée dans le quartier de Carrollton vers 1890 – Source : Tulane School of Architecture

Fondée en 1718 et à peine constituée de quelques huttes, la Nouvelle-Orléans connait sa première inondation dès l’année suivante. Elle travaille immédiatement à renforcer ses digues naturelles et, à la fin de 1721, elle est déjà devenue une bourgade conséquente quand elle est à nouveau envahie par le fleuve. La suite de son développement est jalonnée de catastrophiques montées des eaux, face auxquelles elle se maintient avec opiniâtreté.

En octobre 1849, la famille Lombard débarque justement dans une ville qui vient de connaître ce qui, jusqu’à l’ouragan Katrina un siècle et demi plus tard, restera la plus grave inondation de son histoire.

Canal Street pendant l’inondation de 1849 – Huile d’Elizabeth Lamoisse – Source : Louisiana State Museum

Le 3 mai, une brèche s’ouvre dans la levée qui protège la plantation de cannes à sucre de Pierre Sauvé, située à une quinzaine de kilomètres à l’ouest de la ville. Les eaux du Mississipi sont canalisées au nord par la crête de Métairie qui les empêche de s’écouler vers le lac Ponchartrain ; elles se frayent donc un passage à l’est pour finalement investir la ville jusqu’à Bourbon Street, léchant ainsi les flancs du Vieux Carré habituellement protégé par sa situation surélevée. Le 20 juin, après beaucoup d’efforts infructueux, on parvient enfin à colmater la brèche de Sauvé mais près de douze-mille maisons ont déjà été envahies par les eaux.

Plan de la zone inondée en 1849 – Source : The Historic New Orleans Collection

Cependant, malgré sa gravité et l’émoi qu’elle suscite, la crue de 1849 est bien loin d’avoir eu l’impact désastreux des épisodes récents, l’artificialisation des terres étant à l’époque sans commune mesure avec celle d’aujourd’hui. Par conséquent, les eaux envahissent principalement des plantations de cannes à sucre et des zones naturelles. Certes les pertes de récoltes et les dégâts matériels sont importants mais l’eau n’affecte environ qu’un dixième des habitations, avec une hauteur le plus souvent inférieure à un mètre. Et surtout, ce qui est essentiel, aucune perte humaine n’est à déplorer.

Mais encore une fois, la digue a cédé ! Les Louisianais, indignés contre le défaut d’entretien des levées et un dispositif de protection défaillant, feront de la brèche de Sauvé un emblème pour exiger une amélioration du système et sa prise en charge au niveau fédéral… non sans avoir auparavant organisé quelques expéditions touristiques vers le lieu du délit. Avec fanfare de cotillons pour les dames, une rare chance de voir le tumulte des eaux déchaînées !

Daily Picayune du 17 mai 1849 – Source : Newsbank

L’eau est donc partout et s’immisce parfois violemment là où on ne la désire pas mais elle est aussi le poumon de la ville. Car c’est le fleuve qui a rendu incontournable sa fondation précisément à cet endroit, dangereux mais stratégique, dans lequel les colons français ont surtout vu une plaine fertile et une porte d’entrée idéale vers le cœur de l’Amérique.

En ce milieu de XIXe siècle, les Néo-Orléanais vivent au rythme de leur fleuve qui charrie marchandises et voyageurs, le fleuve par lequel transitent tous leurs échanges avec le monde.

Extraits de The Daily Crescent, 1849 – Source : Newspapers.com by Ancestry

Chaque jour la presse fait un point précis des bateaux qui arrivent, de ceux qui ont passé les contrôles, de ceux qui sont sur le départ. Elle annonce ceux qui appareillent des ports lointains pour gagner la Louisiane, même s’ils n’arriveront que plusieurs semaines après. Les commerçants s’empressent de faire la publicité des articles mirobolants tout juste débarqués de tel ou tel navire en provenance de l’Europe ou des grandes villes américaines. Les capitaines passent des annonces pour trouver fret et passagers… Bref la ville est suspendue autant aux caprices qu’à l’activité du Mississippi.

La maladie

On ne le saura que bien plus tard mais c’est encore l’eau qui, indirectement, favorise la propagation de la fièvre jaune. Et cette fois-ci, il ne s’agit plus seulement de dégâts matériels : les épidémies qui se succèdent à La Nouvelle-Orléans ont plané comme une menace permanente sur la vie de ses habitants tout au long du XIXe siècle.

Le vecteur de la fièvre jaune est la piqûre du moustique qui transporte le virus d’une personne à l’autre. Et justement, il infeste la Nouvelle-Orléans, prospérant sur une gestion publique défaillante du circuit de l’eau et de l’évacuation des déchets. La boue et les flaques d’eau souillée sont partout dans les rues, le plus souvent non pavées ; les eaux usées sont évacuées à même les caniveaux à ciel ouvert ; les citernes individuelles sont de véritables pépinières à moustiques et sont loin de fournir une eau irréprochable, de même que n’est pas irréprochable l’eau distribuée par la ville directement à partir du Mississippi.

Pourtant, déjà en 1855, Élisée Reclus raconte que des machines à vapeur fonctionnent presque sans relâche pour débarrasser la Nouvelle-Orléans de ses eaux stagnantes et les déverser, au moyen d’un canal, dans le lac Ponchartrain, à quatre milles au nord du fleuve. Mais la tâche est immense et elles ne suffisent pas à assécher durablement les rues.

Rues boueuses et caniveaux drainant les eaux-vannes des habitations – Source : The Historic New Orleans Collection

L’été est donc la saison de tous les dangers. Ceux qui en ont les moyens partent se mettre au vert dans des endroits plus cléments que cette ville boueuse et malodorante : au mois d’août, on préfère prendre le bon air de l’autre côté du lac, sous les pinèdes de la paroisse St-Tammany. Habituellement si nombreux, les visiteurs de l’extérieur désertent la nécropole du Sud, les bateaux boudent le port. La Nouvelle-Orléans prend des allures de ville fantôme avec ses rues vides qui, les mauvaises années, ne sont plus animées que par le transport des morts.

Et c’est la double peine pour tous les autres, ceux qui n’ont d’autre choix que de rester : ils se voient privés de l’activité générée par les riches et le commerce, en même temps qu’ils doivent subir cette maladie dont ils ne savent rien sauf qu’elle va inexorablement prélever sa dime parmi eux. La fièvre jaune menace toujours la ville de manière endémique, mais les années les plus terribles, elle a pu emporter jusqu’à 7 % de sa population. Encore faudrait-il réévaluer ce pourcentage en prenant en compte seulement ceux qui sont condamnés à rester, pour appréhender l’omniprésence de la mort parmi les plus pauvres.

La presse française se fait l’écho de ce funeste été 1853 – Source : Gallica

Les dégâts commis par Yellow Jack sont effrayants et tous peuvent les constater, à un moment ou à un autre. Les Lombard profitent d’une relative accalmie dans les années qui suivent leur arrivée mais 1853 frappera durement leur nouvelle ville avec ses 7 849 morts. Sont-ils restés ? Il est probable que nos nouveaux émigrants n’ont guère eu le loisir de faire autrement.

Cependant aucun d’eux n’y a laissé la vie cette année-là, mais face à l’ampleur des chiffres, on comprend qu’ils ont forcément été confrontés à la fièvre jaune, en ont réchappé peut-être, ont vu mourir l’amie, le voisin, le compagnon de travail ou la cousine…

The Great Yellow Fever Scourge, 28 sept 1878 – Source : The Historic New Orleans Collection

En 1881, le Dr Finlay fait enfin une découverte décisive : non, ce ne sont ni les étrangers débarquant des bateaux, ni directement les marais où les miasmes de la rue qui sont vecteurs de la fièvre jaune mais bel et bien le moustique Aedes Aegypti. Il faudra encore près de vingt ans et de nombreux morts pour qu’il soit enfin entendu, en même temps qu’un système d’assainissement et de drainage efficace se met progressivement en place dans la ville. La Nouvelle-Orléans connait son dernier pic épidémique en 1905, avec les neuf-cent-huit morts de cet été-là.

Décès de Jean Baptiste Perrissin en 1877 et de Georges Eugène Lombard en 1878 – Source : FamilySearch

La fièvre jaune n’est pas la seule maladie prospérant sur l’insalubrité de la ville ; elle s’avance avec la sinistre trilogie du choléra, du typhus et de la malaria. En novembre 1877, c’est Jean Baptiste Perrissin, le mari d’Émilie Lombard, qui meurt de la fièvre typho-malariale. L’année suivante, George Eugène Lombard, un arrière-petit-fils de Jean Baptiste, perd la vie à quatre mois des suites d’un choléra infantile.

L’incendie

Au cours du XVIIIe siècle, la Nouvelle-Orléans est ravagée par plusieurs incendies furieusement destructeurs. En 1788, une bougie votive laissée imprudemment allumée pendant le Vendredi Saint embrase la maison dans laquelle elle se trouve. L’incendie se propage en un éclair et la journée n’est pas terminée qu’une grande partie de la cité est partie en fumée : le feu a avalé 856 maisons et des bâtiments publics comme l’hôtel de ville, l’église et la prison.

Après six ans de reconstruction, le feu frappe à nouveau, trouvant cette fois son origine dans des jeux d’enfants. Il emporte 212 maisons qui, évidemment, se trouvaient être parmi les meilleures.

Le périmètre de l’incendie de 1788 – Source : Bibliothèque du Congrès

Ces deux épisodes façonnent en profondeur l’apparence de la ville en effaçant la plupart des maisons de la période coloniale française, bâties dans la tradition antillaise. Sous l’impulsion des autorités, des mesures de prévention contre l’incendie sont adoptées : les couvertures en bardeaux de cyprès sont abandonnées au profit de la tuile et de l’ardoise, on privilégie les toits plats, on remonte les murs avec la technique des briques entre poteaux, eux-mêmes recouverts de matériaux ignifuges.

Et dans les maisons où a vécu la famille Lombard, les cuisines sont souvent curieusement détachées de l’habitation et situées en en fond de parcelle. C’est une habitude de construction locale qui fait de l’arrière-cour un tampon de sécurité, de manière à éviter la propagation de l’incendie au cas où le feu prendrait du côté des fourneaux.

Cuisines détachées en fond de cours à la mercerie Perrissin et dans la maison d’Émélie – Source : plans Sanborn

Il faut croire que ces mesures sont efficaces puisqu’un siècle se passe sans que la ville ne connaisse à nouveau d’embrasement majeur à l’échelle de plusieurs quartiers. Les incendies de bâtiments emblématiques continuent cependant de rythmer la vie de la cité comme par exemple ceux de l’énorme hôtel Saint Charles, deux fois détruit par le feu en 1851 et 1894. Nous verrons aussi qu’en 1889, les quatre sœurs Lombard en ont vécu un de bien près : quasiment à la porte de leur mercerie, le feu a détruit un théâtre tout entier.

C’est la loi des séries qui frappe après l’accalmie : à la suite de celui-là, deux incendies urbains viennent coup sur coup s’inscrire dans l’histoire des catastrophes à La Nouvelle-Orléans. En 1890, en plein Carnaval, le feu endommage gravement un carré entier à l’entrée de Bourbon Street. Deux ans plus tard, la reconstruction est à peine achevée que le feu prend dans le même secteur, détruisant une vingtaine d’immeubles et sapant le fonctionnement de nombreuses entreprises importantes dans ce quartier très commerçant.

À la suite de ce dernier sinistre, le grand magasin D.H. Holmes rachètera les parcelles détruites pour s’agrandir. Oui, celui-là même à qui était destiné le spectaculaire miroir embarqué sur le Cromwell avec nos émigrants.

Après l’incendie de Bourbon Street en 1892

Et il faut bien l’avouer, le feu est aussi, indirectement, une opportunité pour la recherche généalogique. Je vous parlerai bientôt des plans très détaillés destinés aux assureurs contre l’incendie et qui nous permettent d’avoir une idée assez précise des logements habités par nos gens.

Après avoir constitué les deux risques les plus craints dans les siècles précédents à la Nouvelle-Orléans, la maladie et l’incendie n’y sont plus aujourd’hui un sujet spécifique d’inquiétude, pas davantage en tout cas que dans le reste du monde. En revanche, l’urbanisation tentaculaire de la zone dans un environnement naturel particulièrement fragile, a fait de la menace des eaux un danger majeur pour sa pérennité.

 (*) Chez nous, quand on parle du « fleuve », même s’il y en a beaucoup, c’est toujours au même que l’on pense, le grand fleuve, le mouvant, l’indomptable dieu de ce pays, redouté et aimé, le Mississippi.


Pour aller plus loin :

Isabelle MARET et Romain GOEURY, La Nouvelle-Orléans et l’eau : un urbanisme à haut risque

Richard CAMPANELLA, Long before Hurricane Katrina, there was Sauve’s Crevasse, one of the worst floods in New Orleans history

Richard CAMPANELLA, Disaster and Response in an Experiment Called New Orleans, 1700s–2000s

Katie Vest, St. Patrick’s Cemetery and the 1853 Yellow Fever Epidemic

City Council of New Orleans, Report of the Sanitary Commission of New Orleans on the epidemic yellow fever of 1853

Louisiana Office of Public Health, Infectious desease epidemiology section, Annual report 1934

Vieux Carré commission, Guidelines for building types & architectural styles

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