T comme… Tout est bon dans le cochon

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En mai 1940, lorsque la France se lança sur les routes, mes grands-parents qui étaient dépourvus du moindre moyen de locomotion furent parmi les derniers à rester sur place. Puis ils finirent par s’en aller grâce à un chauffeur de bus qui était venu chercher sa famille au village et les embarqua par la même occasion.

Comme tous les gens de la campagne, ils avaient des rapports ambivalents avec leurs animaux qu’ils aimaient pour les côtoyer et les soigner au quotidien, mais qui étaient malgré tout indispensables à leur nourriture. Au moment de partir sur les routes hasardeuses de l’Exode, on ouvrit les clapiers pour lâcher les lapins dans la nature mais mon grand-père avait les larmes aux yeux en étouffant ses oisons qui n’étaient pas assez autonomes pour survivre seuls.

Je me rappelle d’ailleurs que des décennies plus tard, ma mère et ma tante s’amusaient encore au souvenir d’un bon tour qu’elles lui avaient joué étant petites. Elles étaient accourues vers lui avec des airs de drama en lui hurlant qu’une poule s’était pris le cou dans le grillage ; lui qui ne supportait pas de voir souffrir ses bêtes était parti comme une fusée sans se méfier de la date… pour arriver au poulailler avec les deux petits chameaux pouffant de rire dans son dos en lui chantonnant son poisson d’avril.

Ginette et son oie en septembre 1943

Au retour, quelques mois plus tard, le poulailler et les clapiers retrouvèrent peu à peu leurs occupants. Puis les temps étant durs et tout complément de nourriture désormais impossible à trouver à l’extérieur, la famille se lança à engraisser son premier cochon. Il parut tout naturel de le baptiser finement Adolf, puisqu’aussi bien il était inéluctable qu’il finirait trucidé. Au moins ça…

Mais c’est qu’on l’aimait, notre Adolf ! Après chaque repas, les gamines allaient lui porter les épluchures et tout ce qui n’était pas réutilisable, en le gratifiant d’une petite caresse au passage. Le nom honni dont on l’avait affublé ne changeait rien à l’affaire : le jour où il fallut tuer le cochon, elles ne trouvèrent pas assez loin à s’enfouir sous les couvertures pour ne plus l’entendre crier pendant qu’on l’égorgeait.

Elles avaient tout de même retrouvé assez d’appétit pour ne pas bouder les cretons à peine refroidis à la sortie du poêlon. C’était une période où les petits plaisirs ne courraient pas tant les rues pour qu’on pût se permettre de bouder celui-ci.

Après ce premier Adolf, tous les cochons de la famille continuèrent à s’appeler Adolf, à être pareillement câlinés par les filles de la famille… et à finir pareillement dans le grand saloir de grès vernissé avant d’arriver dans les assiettes.

Ce saloir est encore un objet qui a atterri chez moi après avoir fait étape chez mes parents. Il fait partie des choses dont ils voulaient se séparer en quittant leur maison mais que je n’ai pas pu me résoudre à sacrifier. Cependant, contrairement aux autres objets de ce challenge, il est à la fois terriblement encombrant et d’une utilité proche de zéro dans mon septième étage citadin.

Ma mère l’utilisait pour stocker les magazines et les gros catalogues de vente par correspondance, avec le désavantage que celui dont on avait besoin se trouvait immanquablement au fin fond du pot. Quant à moi, je cherche toujours à quoi il pourrait bien me servir ; mais comme ça fait vingt ans que je me pose la question, je pense que ce monstre de soixante litres et qui pèse pas loin de vingt-cinq kilos a encore de beaux jours devant lui.

Il a été fabriqué à Beugnies, à une grosse centaine de kilomètres au nord de Baslieux-lès-Fismes. Si j’ai pu avoir quelques doutes au déchiffrage de la localisation incrustée dans la masse, ils ont été vite dissipés en trouvant son village mitoyen de Sars-Poterie, si bien nommé,

Puis en poursuivant à peine dix kilomètres plus loin, on arrive à Ferrière-la-Petite au musée de la Cour des Potiers, implanté dans une ancienne usine de poterie et qui retrace l’activité de la région dans ce secteur. On peut notamment y admirer tout une série de petits frères au saloir des grands-parents.

La région est réputée pour travailler la technique du grès salé grand feu, importée de la Belgique voisine au XVIIIe siècle. Après tournage, les pièces passent par une seule cuisson à très haute température, pendant laquelle on balance du sel de mer dans le four. C’est le gaz produit lors de cette opération qui donne à la poterie son aspect brillant.

Beugnies elle-même comptait bien sûr ses propres usines de poterie qui s’enorgueillissaient précisément de produire des saloirs.

Certes j’en sais un peu plus sur le saloir des grands-parents Saucet. Mais ça ne résout pas ma préoccupation essentielle : qu’est-ce que je vais bien pouvoir en faire ?

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