O comme… Ors et diamants

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En 1954, Ginette a vingt-huit ans et travaille comme couturière à Reims. Dès qu’elle le peut, elle saute dans le car pour regagner son village et retrouver la maisonnette de son enfance. Pierre a vingt-et-un ans, c’est un Parisien pure souche qui hésite mollement entre se lancer dans des études de droit ou travailler dans la société de son beau-père.

Quelles probabilités y avait-il qu’une histoire se noue entre ces deux-là ?

Ginette Saucet et Pierre Lenoir
Pierre et Ginette dans les années cinquante, à l’époque de leur rencontre

Ils se rencontrent à La-Ferté-sous-Jouarre, à la fin de l’été. Ginette est venue y passer quelques jours chez sa nièce, dont la belle-mère tient un bar dans la ville. La mère de Pierre s’est remariée en 1944 avec un juriste qui a son activité professionnelle à Paris et une maison à La-Ferté où la famille recomposée s’est installée.

Pierre et sa joyeuse équipe de copains parisiens entrent dans le bar où Ginette se trouve ce jour-là. À quoi tiennent les rencontres… S’en suit un embryon de romance qui mêle un après-midi de canotage sur la Marne, un dîner au Bec Fin, puis un retour au bercail pour Ginette qui doit reprendre le travail à l’atelier.

En 1954, sur la Marne

Une correspondance s’instaure timidement mais elle ne suffit pas à maintenir le fil fragile qui relie les deux jeunes gens et leur petit début histoire ; elle s’interrompt rapidement. Un an après, Pierre prend une décision radicale : celle de résilier son sursis et de partir faire son service militaire là où on voudra bien l’envoyer.

Ce sera Trèves, en Allemagne, où il arrive le 19 octobre 1955. Il déchante vite : ce qu’il envisageait comme un moyen pour sortir de son indécision se révèle tout simplement être le mortel ennui de la vie de garnison, pendant un hiver frigorifique. Paradoxalement, la nécessité de faire face est probablement ce qui lui fera faire un pas vers sa vie d’adulte.

La vie de garnison à Trèves

Pourquoi reprend-il contact avec Ginette ? Pourquoi accepte-t-elle, elle aussi, de renouer le fil ? Toujours est-il qu’une correspondance régulière recommence entre eux. C’est finalement autour de l’absence et de cet échange épistolaire que va se cristalliser et prospérer leur histoire. À peine ont-ils l’occasion de se revoir en mars 1956, pour la première et l’ultime permission accordée à Pierre avant son départ pour l’Algérie.

De ces échanges ne subsistent quasiment que les lettres venant de lui et la carte Michelin qu’elle avait achetée pour suivre ses déplacements. Ses mots à elle n’ont pas pris le bateau du retour.

Bien des décennies plus tard, lorsque mes parents quittèrent leur grande maison pour un appartement en ville, il fallut éliminer et ils le firent d’un cœur étonnamment léger. Je crois que ce qui les a le plus amusés, dans mes choix de sauvetage, c’est cette cagette remplie de leur prose que j’avais toujours connue resserrée au grenier, dans un meuble à rouleau abritant les papiers de famille.

Je ne m’intéressais pourtant pas encore à l’histoire familiale et je n’avais aucune idée du trésor d’informations que ces enveloppes allaient me livrer. Mais il me semblait tout simplement sacrilège de détruire le témoignage de ce pan de vie et nous avons ri ensemble de mon indignation. Finalement, bien que l’ayant recueillie avec leur bénédiction, je n’ai pas été prête à me plonger dans cette correspondance avant qu’ils ne soient tous les deux disparus.

Comme ma mère l’avait fait bien longtemps avant moi, elle m’a permis de suivre sur la carte les déplacements de mon père qui est d’abord envoyé à Marengo, aujourd’hui la ville d’Hadjout. Mais ce n’est qu’un faux départ : un mois n’a pas passé qu’il reprend l’avion en sens inverse pour Saumur, où il vient d’être admis à l’école d’officiers. Il y reste en stage pendant tout un semestre, qui offrira aux deux amoureux davantage d’opportunités de se retrouver.

Il faut repartir pourtant, monter à bord du Poincaré pour regagner Oran et, de nouveau, se résoudre à ne plus avoir comme lien que le courrier quotidien. Pierre est affecté comme sous-lieutenant au 1er régiment de chasseurs et prend la responsabilité d’un peloton au 1er escadron basé à Mecheria. Par chance pour lui, la période et la région lui permettront d’éviter la confrontation avec les pires moments de cette guerre qui mit si longtemps à dire son nom.

Mais les semaines passant, la séparation devient de plus en plus pesante. Déjà depuis 1950, la durée du service militaire est passée de douze à dix-huit mois. Et encore, c’est compter sans les rappels liés à la crise algérienne qui peuvent prolonger le maintien sous les drapeaux jusqu’à trente mois.

Ginette et Pierre ont besoin d’entrevoir une possibilité d’avenir. C’est encore par courrier que la décision est prise de fixer une date pour le mariage et que tout s’organise : les formalités, le choix du lieu, le grave arbitrage des tenues avec échange d’échantillons de tissu par-dessus la Méditerranée, la difficile question des invités à l’évènement…

Le 13 mai 1957 à Baslieux-lès-Fismes

Selon la formule consacrée, le mariage est célébré dans la plus stricte intimité. Du côté de Pierre, la famille est trop accidentée pour qu’on puisse recomposer le puzzle sans dommage, alors il a lieu un lundi après-midi, dans le village de Ginette, avec ses parents, sa sœur comme témoin, et un ami de Pierre qui vient de Paris pour tenir le même rôle à ses côtés.

Service minimum, donc, et les amoureux n’ont qu’une hâte : se retrouver tous les deux en tête-à-tête, et pouvoir profiter sans entraves de chaque instant ensemble avant la nouvelle séparation qui se profile. En passant par les châteaux de la Loire, ils prennent le chemin des écoliers jusqu’à la côte basque et Saint-Jean-de-Luz.

Mais me direz-vous, où est l’objet d’aujourd’hui ? Dans ses dernières années, ma maman avait la tête un peu en vrac et semait ses affaires à tous les vents. J’avais donc mis de côté sa bague de fiançailles et son alliance, retrouvées in extremis dans l’endroit improbable où elle les avaient quittées.

Je n’ai pas eu la présence d’esprit de les lui remettre pour qu’elle parte avec. Mais j’avoue que je suis heureuse aujourd’hui de cet oubli et d’avoir en ma possession ces deux anneaux, hautement symboliques de son histoire d’amour avec mon père.

ors

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