Une particule si désirable {2}

J’avais tout de même quatre-cents kilomètres à faire pour me rendre à Beauvais afin de consulter les archives judiciaires. Après avoir fait la connaissance du cousin Augustin, j’avais encore le temps de m’intéresser d’un peu plus près à ces Le Noir de Tourteauville dont le nom avait exercé sur lui un véritable pouvoir d’attraction.

Deux mariages, beaucoup d’enfants et quelques enterrements

François le Noir épouse Marie du Croquet qui met au monde à Amiens leur fils aîné, Charles, en 1655 puis deux ans plus tard, Magdeleine, qui ne vivra que quelques jours.

Après la mort de Marie, François le Noir prend pour seconde épouse Françoise Tondu, toujours à Amiens. Nous sommes en 1668 et de nombreux enfants vont se succéder jusqu’en 1691 : Françoise, Louis René, Joseph, Firmin, Jean Baptiste, Louis, Eustache, Honoré, Marie Marguerite, à nouveau une Magdeleine…

Douze enfants en deux épouses et encore, rien que pour ceux dont j’ai trouvé les actes de baptême ! Car il y en eut d’autres, par exemple un François Paul, probablement fils du premier lit et qu’on voit apparaître comme parrain au baptême de son frère, Jean Baptiste, en 1681. Et combien encore, peut-être ?

Baptême de Jean Baptiste le Noir à Amiens le 08/09/1681 – Archives départementales de la Somme 5MI_D1070

Le huitiesme du susdit mois et an fut baptisé Jean Baptiste, fils de
messire François Le Noir, Escuier sieur de Tourteauville et de damoiselle
Françoise Tondu, ses père et mère, né le sixiesme du susdit mois et an
sur les quatre heures du soir. Le parrain François Paule Lenoir fils du
susdit Sr de Tourteauville. La marraine damoiselle Marie
Marthe Tondu, fille de deffunt Nicolas Tondu, bourgeois de cette
ville, lesquels père, parrain et marraine ont signé

Cependant beaucoup de ces enfants meurent à quelques jours comme la première Magdeleine, ou à quelques années, comme Louis René et Jean Baptiste. Et à nouveau, il ne s’agit que des actes de sépulture que j’ai pu retrouver. Mais bien peu des enfants de François sont encore en vie à la fin du XVIIème siècle, pour figurer dans la maintenue de noblesse décrochée par leur père, comme on va le voir plus loin.

Le domaine de Tourteauville

Le Noir est le nom de famille de tout ce petit monde, mais voilà qui serait resté bien trop ordinaire pour attirer l’attention du cousin Augustin. Dans chacun des actes le concernant ou concernant ses enfants, François le Noir est invariablement qualifié d’escuier et voit son patronyme complété par le nom de sa terre : Tourteauville. Mais c’est surtout ce titre d’écuyer qui signe son appartenance à la noblesse héréditaire.

Il s’agit probablement là d’une bien petite noblesse de province, jamais véritablement étudiée depuis, après que ses branches aînée et cadette se sont éteintes au cours du XIXème siècle. Peut-être est-ce d’ailleurs l’abandon de ce nom qui en a renforcé l’attrait aux yeux d’Augustin : personne pour venir lui chercher des poux dans la tête…

Fiefs et grands domaines agricoles successeurs – Sorrus, notes sur la formation d’une commune du Ponthieu – Gallica

De fait la terre de Tourteauville apparait plutôt comme une grosse ferme qui échoit en apanage à François, après que son aîné s’est, comme il se doit, taillé la part du lion sur l’héritage paternel avec le fief de Dignopré et la vicomté de Montreuil.

C’est un domaine agricole érigé en fief, situé sur le territoire de l’ancienne seigneurie de Sorrus, à l’écart du bourg. Il se présente sous la forme d’une grosse ferme picarde organisée autour d’une cour carrée et, si l’on s’en rapporte à la description faite dans un bail de 1616, comprend alors une maison amassée de chambres, granges, étables, coulombier, avec les terres et dépendances tenues à usage de jardins, pâture et terres à labour. La contenance du domaine est à l’époque tout au plus d’une cinquantaine d’hectares.

La maintenue de noblesse

Pour modeste qu’elle paraisse être, cette famille le Noir m’a donc offert l’occasion de m’aventurer un peu du côté de la noblesse dans le dernier siècle de l’ancien régime, pour y découvrir évidemment un environnement beaucoup moins uniforme que je ne pouvais l’imaginer. Mais c’est souvent le cas dès qu’on approfondit un peu, quel que soit le sujet dont on décide de s’emparer.

Car il y a évidemment un écart considérable entre un nobliau perdu en province, qui pouvait aussi bien vivre chichement, et un grand courtisan pourvu de charges avantageuses. Le fossé entre ces extrêmes est probablement le même, pour le second ordre, que dans le tiers état entre un gros marchand parisien et un journalier trimant à la terre.

Mais quel que soit le barreau de l’échelle sur lequel ils sont perchés, les nobles ont malgré tout quelques points en commun : ils s’accrochent bec et ongles à leur statut, ils suscitent la convoitise du vulgaire rêvant d’en être, et ils sont fort largement exemptés des tailles, privilège qu’on considérait à l’origine compensé par l’impôt du sang dont ils étaient redevables au royaume.

Autant de raisons pour que la roture enrichie soit tentée de mettre le pied dans la porte et de faire prospérer des titres sortis d’on ne sait où, en s’inventant un lignage considérablement embelli par des généalogies hasardeuses. Soucieux autant (davantage ?) de préserver ses finances que de protéger le pré carré de la noblesse, Louis XIV chargea donc Colbert d’engager un grand ménage parmi les usurpateurs de tout poil. Intendants et commissaires généraux furent ainsi missionnés pour recueillir, auprès de chaque famille noble ou se prétendant telle, les preuves permettant de maintenir son exemption fiscale.

Armorial général de France, dressé, en vertu de l’édit de 1696, par Charles d’Hozier. XXVI Picardie – Gallica

Notre maison le Noir n’était peut-être pas la fleur des pois parmi ses pairs mais elle passa l’épreuve haut la main et décrocha sa maintenue de noblesse, paraphée en 1699 par le sieur Hierosme Bignon : depuis Josse le Noir, déjà qualifié d’écuyer sur le contrat de mariage de son fils en 1538, en passant par la chaîne de ses héritiers, la pile des transactions, inventaires, contrats, testaments et sentences diverses et variées produite par les requérants dut lui paraître suffisamment sérieuse. Elle valut donc à François le Noir ainsi qu’à sa postérité née et à naître en légitime mariage de demeurer inscrits dans le Catalogue des Gentils Hommes de la Généralité d’Amiens, de sorte qu’ils joüyront des privilèges, honneurs et exemption, dont joüyssent les Gentils-hommes de ce Royaume. Exotique, n’est-il pas ?

C’est ainsi que dans cette maintenue de noblesse, nous avons la vision de ce que devait être la famille de François et les enfants qui lui restaient en cette fin de XVIIème siècle , puisqu’il y est recensé avec eux.

Dossier bleu 2841 – Gallica

Reste à savoir maintenant comment Augustin argumenta devant le tribunal de Beauvais le raccrochage de notre François Le Noir, laboureur dans l’Oise à Crèvecœur-le-Grand, à ce François le Noir de Tourteauville, escuier dans la Somme à Amiens… C’est dit, je pars en salle de lecture et ce sera pour demain 🙂

Série de billets écrits dans le cadre du Mois Geneatech, thème de la 3ème semaine de février :
« Une découverte que vous n’auriez pas pu faire sans vous rendre aux archives »

Épisode {1} Le cousin Augustin
Épisode {3} Le jugement
Épisode {4} La dispense de mariage
Épisode {5} Épilogue

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