Ma Sosa 2021 {Jeanne Hubert}

Jeanne est mon ancêtre à la onzième génération. Elle voit le jour en 1663, dans une famille de vignerons champenois. Ses parents, Michelle Masson et François Hubert, sont établis à Reuil, dans la montagne de Reims. Mais leur vigne produit encore un vin tranquille même s’il est déjà prisé des amateurs ; toutefois les bulles ne sont pas loin de faire leur apparition.

Après Jeanne arrivent deux garçons, puis une fille, Anne, en 1668. A partir de là, les deuils s’enchaînent dans la vie de la fillette. Ses deux petits frères meurent à quelques mois d’écart, en février et en mai 1669.

L’année suivante, Michelle mène à terme une nouvelle grossesse qui lui sera fatale ; elle meurt trois jours après la naissance du petit Pierre. Le nourrisson ne survit pas à la disparition de sa mère et la suit dans la tombe en février 1670, à peine âgé d’une semaine.

Décès de Michelle Masson à Reuil – Archives départementales de la Marne E Dépôt 417

J’aime à penser qu’à cette époque, comme le souligne Arlette Farge dans Le bracelet de parchemin, personne « malgré ce que l’on peut en croire et malgré une mortalité abondante, n’est indifférent à la mort ». Certes les décès précoces, si fréquents, font partie d’une adversité qu’il faut intégrer à la vie quotidienne et ne sont pas perçus comme l’injustice suprême qu’ils représentent aujourd’hui. Il faut bien trouver le moyen de s’en accommoder… Cependant toutes ces morts qui se succèdent autour d’elle, et les rites qui les accompagnent, doivent être autant de cahots dans la vie de la fillette.

Mariage de François Hubert et de Charlote Chrestien à Reuil – Archives départementales de la Marne E Dépôt 417

Quoi qu’il en soit, resté seul avec deux petites de deux et sept ans, François Hubert va droit à l’essentiel : quatre mois n’ont pas passé qu’il épouse en secondes noces Charlotte Chrestien, comme lui vigneronne et veuve. Dans la décennie suivante, trois filles et un garçon naîtront de cette nouvelle union. Autant dire que Jeanne ne connaîtra pas une enfance solitaire.

Elle a vingt-trois ans lorsqu’elle épouse Jacques Charpentier, qui est lui aussi dans la vigne mais va bientôt s’en détacher pour devenir maître d’école. Au tout début de 1686, elle quitte donc Reuil, le village de son enfance, pour suivre son mari et s’installer avec lui à Belval, juste de l’autre côté de la forêt.

Reuil et Belval sur la carte de Cassini

C’est là qu’un an plus tard, Jeanne met au monde son premier garçon et celui qui deviendra notre ancêtre ; le petit Jacques prend selon l’usage le prénom de son père. Elle lui donne comme marraine Gabrielle, sa demi-sœur, témoignant ainsi des liens qui se sont tissés dans la famille recomposée.

Jeanne agrandit ensuite son foyer en mettant au monde un enfant tous les deux ans, avec une régularité qui ne se dément pas jusqu’en 1695 : Marie, puis Jeanne, Nicolas, André… tous seront portés, au premier jour de leur vie, sur les fonds baptismaux de l’église Saint-Roch, attachée au prieuré de Belval.

Église Saint-Roch de Belval-sous-Châtillon

Mais un nouvel accroc survient dans sa vie quand elle se retrouve veuve et seule avec ses enfants, après la mort de Jacques Charpentier dans les dernières années du siècle.

Elle a quarante-cinq ans lorsqu’en 1708, elle aborde une nouvelle partie de sa vie en se remariant avec Barthélémy Leriche. Lui-même n’en est pas à sa première expérience : veuf depuis quatorze ans, ce sont ses troisièmes noces, après qu’il a perdu sa dernière épouse des suites d’un quatrième accouchement.

Nouveau compagnon, nouveau village : Jeanne fait encore un saut de puce de dix kilomètres pour venir vivre à Hautvillers et se retrouver ainsi au cœur du pays viticole où depuis quarante ans, Dom Pérignon s’est installé à l’abbaye Saint-Pierre comme cellérier-intendant. Il en profite, année après année, pour parfaire la méthode de vinification qui fera tant parler d’elle dans les siècles futurs. Dans un si petit village, a-t-elle eu l’occasion de croiser ce personnage champenois emblématique ?

José Frappa – Dom Pérignon goûtant les raisins des vignobles de l’abbaye d’Hautvillers

Jeanne quitte la vie huit ans après lui. Mais d’elle, qui se souvient ? Le troisième febvrier 1723 a été inhumée au cimetière de céans le corps de Jeanne Hubert épouse en troisièmes nopces de Barthélémy Le Riche, âgée de soixante ans ou environ, après avoir reçu les sacremens de l’église où nous l’avons conduite avec les cérémonies ordinaires en présence des parens et amis soussignez.

Acte de décès de Jeanne Hubert à Hautvillers – Archives départementales de la Marne E dépôt 2506

Reuil, Belval,Hauvillers… les trois villages qui auront vu se dérouler la vie de Jeanne entre 1663 et 1723. Née alors que Louis XIV était déjà installé dans son règne depuis deux décennies, elle aura à peine connu celui de Louis XV sur la fin de sa vie. Je me demande si son premier mari maistre d’escolle aura été pour elle l’occasion d’apprendre à lire, à une époque où si peu de femmes possédaient leur alphabet…

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