Jeanne est mon ancêtre à la onzième génération. Elle voit le jour en 1663, dans une famille de vignerons champenois. Ses parents, Michelle Masson et François Hubert, sont établis à Reuil, dans la montagne de Reims. Mais leur vigne produit encore un vin tranquille même s’il est déjà prisé des amateurs ; toutefois les bulles ne sont pas loin de faire leur apparition.
Après Jeanne arrivent deux garçons, puis une fille, Anne, en 1668. A partir de là, les deuils s’enchaînent dans la vie de la fillette. Ses deux petits frères meurent à quelques mois d’écart, en février et en mai 1669.
L’année suivante, Michelle mène à terme une nouvelle grossesse qui lui sera fatale ; elle meurt trois jours après la naissance du petit Pierre. Le nourrisson ne survit pas à la disparition de sa mère et la suit dans la tombe en février 1670, à peine âgé d’une semaine.

J’aime à penser qu’à cette époque, comme le souligne Arlette Farge dans Le bracelet de parchemin, personne « malgré ce que l’on peut en croire et malgré une mortalité abondante, n’est indifférent à la mort ». Certes les décès précoces, si fréquents, font partie d’une adversité qu’il faut intégrer à la vie quotidienne et ne sont pas perçus comme l’injustice suprême qu’ils représentent aujourd’hui. Il faut bien trouver le moyen de s’en accommoder… Cependant toutes ces morts qui se succèdent autour d’elle, et les rites qui les accompagnent, doivent être autant de cahots dans la vie de la fillette.

Quoi qu’il en soit, resté seul avec deux petites de deux et sept ans, François Hubert va droit à l’essentiel : quatre mois n’ont pas passé qu’il épouse en secondes noces Charlotte Chrestien, comme lui vigneronne et veuve. Dans la décennie suivante, trois filles et un garçon naîtront de cette nouvelle union. Autant dire que Jeanne ne connaîtra pas une enfance solitaire.
Elle a vingt-trois ans lorsqu’elle épouse Jacques Charpentier, qui est lui aussi dans la vigne mais va bientôt s’en détacher pour devenir maître d’école. Au tout début de 1686, elle quitte donc Reuil, le village de son enfance, pour suivre son mari et s’installer avec lui à Belval, juste de l’autre côté de la forêt.

C’est là qu’un an plus tard, Jeanne met au monde son premier garçon et celui qui deviendra notre ancêtre ; le petit Jacques prend selon l’usage le prénom de son père. Elle lui donne comme marraine Gabrielle, sa demi-sœur, témoignant ainsi des liens qui se sont tissés dans la famille recomposée.
Jeanne agrandit ensuite son foyer en mettant au monde un enfant tous les deux ans, avec une régularité qui ne se dément pas jusqu’en 1695 : Marie, puis Jeanne, Nicolas, André… tous seront portés, au premier jour de leur vie, sur les fonds baptismaux de l’église Saint-Roch, attachée au prieuré de Belval.

Mais un nouvel accroc survient dans sa vie quand elle se retrouve veuve et seule avec ses enfants, après la mort de Jacques Charpentier dans les dernières années du siècle.
Elle a quarante-cinq ans lorsqu’en 1708, elle aborde une nouvelle partie de sa vie en se remariant avec Barthélémy Leriche. Lui-même n’en est pas à sa première expérience : veuf depuis quatorze ans, ce sont ses troisièmes noces, après qu’il a perdu sa dernière épouse des suites d’un quatrième accouchement.
Nouveau compagnon, nouveau village : Jeanne fait encore un saut de puce de dix kilomètres pour venir vivre à Hautvillers et se retrouver ainsi au cœur du pays viticole où depuis quarante ans, Dom Pérignon s’est installé à l’abbaye Saint-Pierre comme cellérier-intendant. Il en profite, année après année, pour parfaire la méthode de vinification qui fera tant parler d’elle dans les siècles futurs. Dans un si petit village, a-t-elle eu l’occasion de croiser ce personnage champenois emblématique ?

Jeanne quitte la vie huit ans après lui. Mais d’elle, qui se souvient ? Le troisième febvrier 1723 a été inhumée au cimetière de céans le corps de Jeanne Hubert épouse en troisièmes nopces de Barthélémy Le Riche, âgée de soixante ans ou environ, après avoir reçu les sacremens de l’église où nous l’avons conduite avec les cérémonies ordinaires en présence des parens et amis soussignez.

Reuil, Belval,Hauvillers… les trois villages qui auront vu se dérouler la vie de Jeanne entre 1663 et 1723. Née alors que Louis XIV était déjà installé dans son règne depuis deux décennies, elle aura à peine connu celui de Louis XV sur la fin de sa vie. Je me demande si son premier mari maistre d’escolle aura été pour elle l’occasion d’apprendre à lire, à une époque où si peu de femmes possédaient leur alphabet…
15 commentaires sur “Ma Sosa 2021 {Jeanne Hubert}”
Quel bel outil,quand on est un peu douée en informatique,il faut de la persévérance et de la subtilité pour entrer dans le temps passé et ramener de précieuses informations sur ses ancêtres.Émouvant aussi les épreuves et les deuils précoces.
Notre époque a malgré tout certains avantages..
D’accord à 200 % ! Autant j’aime me balader dans le passé, autant il ne m’inspire ni nostalgie, ni envie d’y retourner. Vive le XXIème siècle, notre liberté, notre confort et tous les moyens de communication qui nous sont offerts !
tout est bien raconté, bien documenté, un vrai régal , ma généalogie va prendre un autre tournant grâce à vous, j’attends la suite avec impatience
Merci Dominique 🙂 Je vais être un peu plus présente sur le blog tout ce mois de février, en écrivant chaque semaine autour d’un thème qui nous est proposé par Généatech : les sources rares, l’amour dans les archives, la salle de lecture et un outil que nous utilisons pour notre généalogie… Il y a de quoi faire !
Génial Sylvaine! Je découvre ton nouveau blog aujourd’hui….!! Vivement tes prochains récits!
C’est parti, Florence ! Le déclic de départ, ça a été la participation au Mois Geneatech, nous y voilà 🙂
J’apprécie la retenue que l’on sent dans la rédaction et qui permet de ne pas trop mélanger les sentiments de l’auteur aux faits… surtout pour une période aussi reculée…
Je démarre souvent assez librement et ensuite je reprends, j’élague, je modifie la rédaction notamment pour essayer de retirer tout jugement ou regard anachronique. Mais a contrario, c’est difficile de ne pas basculer dans la sécheresse… C’est particulier, tout de même, de bâtir un récit sur la base des archives.
Encore,encore,j’en veux encore!
Merci de cet enthousiasme 🙂 Normalement je devrais intensifier un peu les articles en février, pour le challenge Geneatech : c’est ce qui m’a décidée à me lancer.
c’ est parti ! je me réjouis déjà de découvrir la vie de tes ancêtres, cela me forcera peut-être à m’ occuper des miens … lâchement abandonnés depuis des mois !
C’est pour ça aussi que je me suis décidée à ouvrir le nouveau blog : ça force à essayer de comprendre un peu plus loin, à quitter la superficie des choses.
Quelle page d’histoire !
On lira la suite avec délectation. J’aime aussi tes photos ou reproductions de vieilles cartes.
Le XVIIème siècle, c’est un peu une échappée pour moi, j’en suis toujours majoritairement au XIXème siècle, il y a tellement à fouiller ! Du coup, c’est plus difficile de trouver des illustrations, on est vite dans l’anachronisme…