L’amour dans les archives

Alphonse se hâte avec son tout petit fardeau, une plume qui pèse si lourd entre ses bras… Il n’y a pas loin de la rue Saint-Paul à la maison commune et il a tôt fait de dégringoler le chemin de la Fontenotte pour arriver tout droit jusqu’au cœur de la ville.

Une fois rendu, il faut encore monter la vingtaine de marches du grand perron, en prenant bien garde de ne pas trébucher, avant de se présenter, enfin, devant le maire de Beaucourt.

Adolphe Japy connaît bien le père qui arrive devant lui ce matin-là puisqu’il travaille pour sa famille à la Pendulerie, comme la mère, comme presque toute la ville. Avec la délicatesse dont il est peut-être capable, il dégage l’enfant de sa couverture pour constater, ainsi que le lui impose la loi, que c’est un garçon et qu’il n’a pas un souffle de vie.

Mais Alphonse tient à nommer le petit enfant, comme pour l’arracher aux limbes où il s’enfonce déjà. Et par-dessus tout, il tient à s’en déclarer le père même s’il n’est pas marié avec la jeune femme qui a accouché chez lui ce matin, aux premières lueurs de ce qui aurait dû être un beau matin de printemps.

Il sera donc Alphonse Émile, premier enfant d’Elmire Krumm et d’Alphonse Harrisson, horlogère et horloger de leur état, si peu né à Beaucourt ce 7 juin 1868.

Ni acte de naissance, ni acte de décès… Acte de présentation sans vie d’Alphonse Émile Harrison, le 7 juin 1868,
à Beaucourt – Archives départementales du Territoire de Belfort 1E9 NDM7

Il est bien rare que les archives nous livrent véritablement une histoire d’amour. Unions d’intérêts ou d’affinités, enfants subis ou désirés, foyers protecteurs ou maltraitants, qui peut se vanter d’appréhender, au travers des écrits officiels, ce que fut vraiment la vie intime de nos ancêtres ? Tout ce que nous ajoutons de chair autour de l’état civil n’est, le plus souvent, que la projection idéalisée de ce que nous aimerions y voir.

Mais ces deux-là…

Elmire et Alphonse naissent à quelques semaines d’écart, dans deux familles voisines, à la fin de l’année 1841. Alphonse est du 17 octobre et Elmire du 29 décembre. Ils grandissent dans deux foyers protestants, dont quasiment tous les membres sont employés, logés, nourris par l’industrie Japy.

Alphonse est enfant unique et son père est commis aux magasins de la grande fabrique. De son côté, Elmire est la cadette d’une fratrie de quatre et ses parents sont ouvriers horlogers… pour Japy, évidemment.

Une seule page du registre à tourner pour passer de l’un à l’autre, nés dans la même rue – Archives départementales du Territoire de Belfort 1E9 NMD3-4

Rue de Châtillon, rue de l’École, chemin de Dasles, au fil du temps les deux familles sont le plus souvent voisines, probablement logées par leur employeur commun ; d’ailleurs Beaucourt est encore une bourgade modeste, venant juste de dépasser deux mille habitants. Elles vivent dans le même microcosme et leurs enfants se retrouvent quotidiennement, habitant le même lieu, fréquentant tous les deux la même école construite par Japy, recevant le même enseignement de Monsieur Clerc, son instituteur.

En 1868, Elmire et Alphonse étaient largement en âge de se marier, pourquoi cet enfant conçu dans les marges ? On a dû en entendre, des négociations, des prières, des fâcheries… et avec une intensité accrue dans les six mois qui ont suivi la douloureuse arrivée de ce bébé. Car après avoir subi cette épreuve en faisant front commun, le jeune couple persiste et décide de passer une bonne fois pour toute devant le maire.

Elmire a perdu son père dix ans plus tôt et Catherine Lombard, sa mère, est évidemment soulagée qu’Alphonse maintienne son attachement à sa fille. Tant d’autres auraient profité qu’il n’y ait finalement pas d’enfant pour se défiler !

Mais du côté du garçon, les parents ne l’entendent pas de cette oreille. Les deux familles étaient-elles chiens et chats depuis longtemps ? Le casus belli est-il né récemment de ce ventre qui s’est arrondi un peu trop tôt ? Toujours est-il que les parents d’Alphonse s’opposent farouchement à ce mariage pour leur unique enfant. Ils ont les moyens d’empoisonner le projet des jeunes gens ; mais eux ont les moyens de passer outre la hargne de leurs aînés.

Code civil des Français (version 1807) – Gallica

Car Alphonse et Elmire ont largement atteint la majorité matrimoniale qui est, à l’époque, de vingt-et-un ans pour les filles et de vingt-cinq ans pour les garçons ; ils peuvent donc se marier sans le consentement de leurs parents. Mais la petite subtilité introduite par le code civil de ce bon vieux Napoléon, qui par ailleurs a tant fait pour brider l’autonomie des femmes, c’est qu’ils devront tout de même, leur vie durant, solliciter “le conseil de leur père et de leur mère”. Le plus souvent, les parents sont présents le jour du mariage, manifestant ainsi leur approbation.

Mais quand ils sont récalcitrants, les tracasseries commencent. L’enfant désavoué doit passer par le notaire pour leur présenter “un acte respectueux et formel”. Et comme Alphonse n’a pas atteint trente ans, il devra, par-dessus le marché, le faire trois fois de suite, à un mois d’écart, puis patienter encore un mois pour prendre avec Elmire le chemin de la mairie.

Nos jeunes amoureux durent ainsi franchir ce parcours d’obstacles avant de pouvoir enfin concrétiser leurs épousailles, presque six mois après la mort de leur bébé. Le jour du mariage, Catherine Lombard est aux côtés de sa fille mais ni Marie Louise Mathey, ni Auguste Harrisson ne se sont déplacés pour accompagner leur garçon.

Enfin ! Acte de mariage d’Elmire et Alphonse à Beaucourt, le 21 novembre 1868. Archives départementales du Territoire de Belfort 1E9 NDM7

Un an plus tard naît Georges Alphonse, notre futur ancêtre. Puis le couple traverse une nouvelle crise : en juin 1872, Elmire accouche de jumeaux ; la petite fille ne survit qu’une courte journée et son frère la rejoint quatre jours après. Au moins ces deux-là auront-ils eu le temps d’être baptisés, contrairement au premier né.

Ce sont ensuite Louis Eugène en 1873 et Marie Louise en 1876 qui viennent agrandir la famille.

J’ai cherché des traces de réconciliation, bien sûr. Mais bien que les deux foyers soient restés voisins, Auguste n’a accompagné son fils à aucune des naissances suivantes pour déclarer ses petits-enfants, ni leur décès, comme il est souvent de coutume que le grand-père le fasse. En revanche, c’est Alphonse qui viendra en mairie déclarer la mort de son père en 1877, puis celle de sa mère en 1880.

Je me suis prise à rêver que le désaccord avait cessé autour du berceau de la cadette puisqu’elle a reçu à la naissance les deux prénoms de sa grand-mère paternelle et que, comme elle, elle a choisi toute sa vie de porter celui de Louise. Mais ce n’est pas l’aïeule qui a tenu l’enfant sur les fonts baptismaux, pour la nommer et être sa marraine…

Baptême de Marie Louise Harrisson le 18/03/1876 – Archives Municipales de Montbéliard

Billet écrit dans le cadre du Mois Geneatech, thème de la 2ème semaine de février :
“Spécial Saint-Valentin”

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